Dans les domaines de la philosophie, de la théologie et de l’éthique, toute étude attentive de la culture du XXe siècle (et il en est de même pour ce qui concerne l’art, la sociologie et la politique) nous ramènera nécessairement à nous pencher avec soin sur cette période de notre histoire que l’on nomme le romantisme.
En philosophie, par exemple, l’existentialisme de penseurs tels que Martin Heidegger, Karl Jaspers, Jean-Paul Sartre, peut être considéré comme un des développements récents de certaines hypothèses de base qui avaient déjà été formulées par S. Kierkegaard, F. W. Schelling, ainsi que par d’autres auteurs romantiques.
En théologie, on sait aussi que Karl Barth, Emil Brunner et Paul Tillich, ont élaboré leurs théories respectives dans le cadre d’une conception romantique du christianisme et de la religion.
En outre, les orientations principales du fondamentalisme d’aujourd’hui révèlent un enracinement profond dans une conception piétiste et émotionnelle de l’Evangile telle qu’elle a été propagée par les chefs du mouvement romantique.
De nos jours, dans le domaine de l’art, les formes du réalisme et de l’expressionnisme, de même que l’engouement pour le surréalisme, voire le grotesque, ainsi que le recours constant aux forces de l’inconscient sont eux aussi révélateurs de l’origine romantique qui les inspire.
En matière d’éthique également, l’inspiration romantique peut être décelée dans l’importance de la fonction autonome attribuée à l’individu et dans la nature subjective des modes de son comportement.
Enfin, une vision politique et économique de la société telle que le marxisme ne saurait être comprise sans tenir compte des tendances utopiques qui se sont exprimées dans le Romantisme.
L’un des problèmes les plus déroutants susceptible d’entraîner tout chercheur qui étudie le romantisme dans une grande confusion, provient du grand nombre de définitions, souvent contradictoires, par lesquelles on cherche à le décrire.
Nous n’en mentionnerons que quelques-unes :
Emotion plutôt que raison : le coeur opposé à la tête, autrement dit : une prédominance accentuée accordée à la vie affective. Mélancolie sentimentale.
Une conception particulière de l’imagination; une attention particulière accordée à la nature ainsi qu’une utilisation originale de symboles. Un développement extraordinaire de la sensibilité imaginative. L’imagination opposée à la raison et au sens des réalités. Ainsi, l’écrivain allemand Friedrich Schlegel (1772-1829)[1] propose la définition suivante :
- “Est qualifié de romantique, ce qui appartenant au domaine des émotions, et qui serait décrit sous une forme imaginative.”
Un désir de découvrir l’infini dans le cadre du fini : faire ainsi la synthèse du réel et de l’irréel. L’illusion de pouvoir contempler l’infini au sein de la nature elle-même.
Le retour à la nature. L’éloge de l’ignorance, et de tous ceux qui, jouissent encore de ses avantages inappréciables : le sauvage, le paysan et, bien entendu, en tout premier lieu, l’enfant.
La renaissance de l’émerveillement. Vouloir ajouter l’étrange à la beauté.
Le contraire du Classicisme. La subjectivité : un mouvement visant à se dégager de l’expérience du monde extérieur et à se concentrer sur l’intériorité. Le romantisme c’est aussi l’individualité, la singularité et l’expression du moi.
C’est vouloir faire revivre la vie et la pensée du Moyen Age.
Une libération des degrés de conscience moins éveillés; une rêverie enivrante.
Un effort pour s’évader de la vie quotidienne.
Selon Victor Hugo, le romantisme est “la vérité totale de la vie”.
Dans le romantisme on trouve un dualisme : le rationnel et l’irrationnel, mais aussi le désir de la mort en même temps que l’affirmation de la vie, enfin, la face double de Janus où l’on découvre le bien et aussi le mal.
Chacune de ces définitions se rapporte à des aspects importants du romantisme. Prise séparément, aucune prise séparément ne renferme une définition adéquate de ce mouvement.
C’est la raison pour laquelle nous ne sommes pas tout-à-fait d’accord avec H. Bloom et L. Trilling lorsqu’ils affirment “que le romantisme résiste à ceux qui chercheraient à le définir”. et qu’il n’est pas possible de fixer “ni les caractéristiques qui lui sont propres, ni les dates qui pourraient lui servir de repères.”[2]
Le romantisme peut être défini en regroupant ces diverses définitions partielles, car chacune d’entre elles met l’accent sur quelques-nes de ses caractéristiques essentielles.
Quant au problème d’attribuer à ce mouvement une époque historique approximative, pour notre part nous pensons que le phénomène romantique est comparable à un iceberg dont la partie immergée se situe au XVIIIe siècle, alors que la partie visible va de la dernière décennie du XVIIIe siècle jusqu’au milieu du siècle suivant.
Dans mes investigations sur le romantisme j’en suis arrivé à la conclusion que la transformation la plus radicale et la plus lourde de conséquence pour l’avenir produite par ce mouvement provient de l’idée qu’il se faisait de l’homme.
La révolution copernicienne du romantisme s’est produite dans le domaine de l’anthropologie.[3]
Comme nous allons le constater le romantisme eut un effet dévastateur sur la conception de l’homme qu’enseigne la Bible.
Cette anthropologie romantique est un adversaire redoutable du christianisme.
L’étrange ici est que ces romantiques qui ont cherché à démolir les bases mêmes de la conception biblique de l’homme se réclamaient eux-mêmes du titre de chrétien.
Ils pensaient eux-mêmes être chrétiens. C’est là que se trouve l’un des plus grands paradoxes du romantisme.
Contrairement à l’attitude généralement hostile vis-à-vis du christianisme prise par les représentants du Siècle des Lumières qui n’hésitaient pas à l’attaquer de la façon la plus forte, les romantiques se sont par contre ouvertement déclarés chrétiens.
Ils allaient même jusqu’à affirmer même que leur mission n’était autre que de manifester le plein épanouissement du christianisme.
Madame de Staël (1766-1817), Friedrich Schlegel (1772-1829), F. van Baader, J.P. Richter (1763-1825) parmi d’autres ont utilisé les termes de christianisme et de romantisme comme de simples synonymes.
Même le philosophe Friedrich Hegel (1770-1831), qui ne peut toutefois pas être considéré comme un romantique, dans son ouvrage sur l’Esthétique, identifie tout simplement l’art chrétien à l’art romantique.
Certaines des figures les plus marquantes du mouvement romantique avaient étudié la théologie.
Ce fut le cas de Schelling (1775-1854), de Hölderlin (1710-1843), de Richter (1763-1825) et de Schleiermacher (1768-1834). Coleridge (1772-1834) poète anglais, pour sa part, donna même des cours d’étude de la Bible. .
Novalis, (1772-1801) composa des hymnes “pour la nouvelle Eglise chrétienne”. et, lorsqu’il commença à rédiger son oeuvre inachevée, Heinrich von Ofterding, il espérait produire “la Bible définitive du christianisme”.
Même Goethe (1749-1832), qui pourtant gardait ses distances, tant à l’égard du mouvement romantique lui-même qu’envers l’Eglise établie, envoya néanmoins son fils à Herder pour qu’il soit catéchisé et ainsi introduit dans la foi chrétienne.
Il finit même par accepter de faire célébrer son mariage dans une Eglise luthérienne.
Ludwig Feuerbach (1802-1873) fut, lui aussi, étudiant de théologie.
En 1831, dix ans après la mort de Hegel, c’est Schelling qui occupa la chaire vacante du maître à l’Université de Berlin.
Dans le cours qu’il professa alors il s’efforca de détruire l’Hégélianisme, selon lui rien d’autre que “la semence du dragon” et de restaurer à sa place le christianisme.
Il en fut de même de Jean-Jacques Rousseau (1712-1772) qui s’affichait ouvertement chrétien.
Dans sa lettre à Christophe de Beaumont (1703-1781) archevêque de Paris, Rousseau plaida avec véhémence pour que soit reconnue son appartenance religieuse au christianisme :
“Monseigneur, écrivait-il, je suis chrétien, un chrétien sincère en accord avec la doctrine de l’Evangile. Je suis un chrétien véritable, non pas un disciple du clergé, mais disciple de Jésus-Christ.”
De son côté Sören Kierkegaard (1813-1855) écrivait :
“Le fait de devenir ou d’être chrétien est aujourd’hui rien de plus qu’une banalité.”[4]
Commentant sur “l’illusion monstrueuse” de considérer le christianisme comme quelque chose allant de soi, il écrit :
- “Que peut donc signifier ce fait que des milliers et des milliers de gens s’appellent chrétiens comme si la chose allait de soi ? Or, ces chrétiens si nombreusx, pour autant que nous pouvons en juger, mènent pour la plupart, des existences bien étrangères au christianisme ! N’importe qui peut d’ailleurs s’en convaincre par une observation bien simple : ces gens n’ont probablement jamais mis les pieds dans une église, ils ne pensent jamais à Dieu, et ne mentionnent jamais son nom si ce n’est pour jurer. Il ne leur est jamais venu à l’idée qu’ils pouvaient avoir une quelconque obligation envers Dieu. Ces mêmes gens considèrent qu’ils sont parvenus au sommet de la morale en n’enfreignant pas les articles du code pénal, à moins qu’ils ne pensent qu’une pareille restriction ne leur est pas nécessaire. Pourtant, toutes ces personnes — même celles qu’on entend affirmer ouvertement que Dieu n’existe pas — sont-ils de véritables chrétiens parce qu’ils se disent chrétiens, sont reconnus comme tels par l’Etat sont enterrés comme chrétiens par l’Eglise. Et les voilà certifiés chrétiens pour toute l’éternité ! Il ne peut faire de doute que nous avons affaire ici à une énorme escroquerie. Une confusion aussi énorme est source d’une terrible illusion.”[5]
- Romantisme et Christianisme
Notes et références
Friedrich SCHLEGEL : Kritische schriften, p. 322.
Romantic Poetry and Prose. The Oxford Anthology of English Literature. Oxford University Press, New York, 9th printing, 1981, p. 3.
Ici le mot anthropologie est utilisé non pas dans son sens physique, mais dans son sens culturel. Il s’agit ici de l’étude des fondements de la conception que l’homme d’une certaine époque se fait de lui-même et des croyances et des institutions d’une société spécifique conçues comme fondement des modes de pensées et des structures sociales.
S. KIERKEGAARD : The Point of View of my Work as an Author..A Report to History, Harper and Row, New York, 1962, p. 74.
Ibid : pp. 22-23






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