Romantisme & Christianisme
Troisième et Dernière partie :
L'homme prométhéen,
Une évasion de la réalité,
(Par David Estrada)
L’homme romantique n’est pas seulement intrinsèquement bon de nature.
Il est aussi divin. Selon la philosophie de Spinoza qui a fortement imprégné toute l’anthropologie du romantisme, il existe entre Dieu et l’homme une identité fondamentale de base.
Toute dualité réelle est ainsi totalement exclue.
La création n’est rien d’autre que l’auto-manifestation de Dieu et elle correspond à l’évolution même de l’être divin.
L’homme romantique considère qu’il est lui-même parvenu au stade central du développement de ce processus cosmique de d’actualisation de la vie divine.
C’est donc une pensée de type évolutionniste qui sous-tend cette conception de l’homme.
Selon Schelling la nature inconsciente tend à produire la conscience de la pensée ; alors que Hegel estime que la réalité se meut vers l’Idée absolue.
C’est également dans le cadre d’une telle pensée évolutionniste que Ludwig Feuerbach (1804-1872) exigea la substitution de l’anthropologie à la théologie.
Car, selon lui, Dieu n’est rien d’autre que la projection extérieure de la nature intérieure de l’homme.
La volonté de puissance de Nietzsche (1844-1900), qui a fixé cette idée dans sa notion d’un surhomme, peut également être rangée dans le cadre de la déification romantique de l’homme.
Une fois de plus il est impossible d’ignorer l’influence de Kant sur l’anthropologie romantique. Dans la figure du héros romantique, nous voyons les traits de ce personnage hors-pair, le génie, invoqué par Kant.
Mais dans cet esprit prométhéen de l’homme romantique nous découvrons à un degré plus élevé, dans des sphères autres que la morale, les désillusions et les frustrations de l’homme pratique kantien qui ne peut plus remplir pleinement dans sa vie présente les exigences de l’impératif catégorique.
Tel un nouveau Prométhée, le Titan romantique détient tous les pouvoirs et les secrets de la science.
Il serait en plus capable de créer de la vie comme le décrit Mary Shelley dans son roman Frankenstein qu’elle publia en 1818 avec le sous-titre expressif de ”nouveau Prométhée”.
Mais c’est surtout dans la sphère poétique que le Prométhée romantique exerce ses pouvoirs créateurs.
Doué d’une imagination qui, selon William Blake (1757-1827), n’est rien d’autre qu’une faculté divine, le Prométhée romantique crée le monde merveilleux des divers arts loin au-dessus des maux et des contradictions engendrés par la réalité, à la fois empirique et rationnelle.[13]
Ce role initiateur exalté de créateur attribué à l’imagination coïncide avec la seconde phase du développement du romantisme.
Dans cette étape, qui fut celle d’accomplissements poétiques remarquables et de grande créativité artistique, l’imagination prit la place du sentiment comme la faculté la plus importante de l’homme.
Dans ce monde poétique de l’imagination, le christianisme parvient à son sens parfait et atteint cette plénitude par laquelle il embrasse tout ce qui existe.
Dans cette plénitude, ce pleroma, les religions de l’Orient, les mythes et les légendes du Nord, et aussi les dieux du Panthéon grec et romain se trouvent tous absorbés par le christianisme.
Le Romantisme détruit tout mur de séparation entre les religions.
Le mythe évoqué par Hemsterhuis d’un âge d’or (Alexis ou sur l’âge d’or, Paris 1787) a marqué de son inspiration la vision romantique d’un christianisme universel, englobant le cosmos tout entier.
C’est ce que l’on peut voir, par exemple, dans le Cinquième hymne à la nuit de Novalis (1772-1801), dans son poème Heinrich von Ofterdingen ainsi que dans la nouvelle mythologie pagano-chrétienne du poète Hölderlin.
Personne ne se trouve exclu de cette nouvelle religion ; tous y trouvent une place.
Comme dans le célèbre tableau de Raphaël, l’Ecole d’Athènes, tous les philosophes et tous les penseurs sont appelés à rejoindre cette nouvelle communion des saints chrétienne.
Friedrich Schleiermacher louait ainsi l’ancienne Rome d’avoir su être : “vraiment pieuse, car, dans un style élevé elle s’était montrée hospitalière envers tous les dieux.[14]
Et dans un style enthousiaste il exalte la bonté et la grandeur de Spinoza (1632-1677) ainsi :
”Dans un esprit de piété offrez avec moi un tribut de reconnaissance aux mânes de ce saint réprouvé par les hommes que fut Spinoza. L’esprit exalté du monde l’envahissait. L’infini était son commencement et sa fin. L’univers fut l’objet de son unique et éternel amour. Dans sa sainte innocence et son humilité profonde, il se contemplait lui-même dans le miroir du monde éternel. Il perçut alors que lui-même en était le plus estimable miroir. La religion le remplissait tout entier et il connaissait la plénitude du Saint-Esprit. C’est pour cela qu’il se trouve placé là où nul ne peut l’égaler ou le rejoindre, maître inconditionnel de son art, sans disciple, comme sans citoyenneté. C’est là qu’il se tient, sublime, au-dessus de la tribu des profanes.”[15]
Ce motif unificateur d’une religion à prétentions universalistes conduisit les romantiques à considérer le Moyen Age comme une époque où la société avait atteint une parfaite unité dans tous les domaines de la vie et de la culture.
Touchés par cette vision nostalgique, bien des romantiques sont “devenus des Catholiques Romains”.
Dans la plupart des cas, ces conversions ne furent qu’une comédie vu l’absence totale de raisons doctrinales pour justifier les les décisions prises.
La contemplation humble d’un tableau représentant la Vierge, pouvait s’avérer suffisante.
Particulièrement célèbre pour ses vertus convertissantes était la Madonne Sistine de Raphaël au Musée de la ville de Dresde.
Souvent, ces nouveaux convertis au catholicisme se révélaient être aussi ignorants de l’enseignement de Rome que de ceux du christianisme évangélique.
Ce “misérable amour du système” tant prôné par Rome était, selon Schleiermacher, la cause principale d’une religion corrompue.
Selon lui, les théologiens catholiques romains appartiennent “à cette race de doctrinaires qui corrompent la religion et l’inondent d’une multitude de formules et de définitions, en s’efforçant de l’emprisonner dans le moule d’un soi-disant système. “[16]
Le romantisme finit par tout dissoudre dans un universalisme entièrement dépourvu de sens.
Emporté par une impulsion panthéiste sans bornes, le romantisme abolit d’emblée toute définition théologique ou doctrinale ainsi que toute barrière morale et naturelle telles que Dieu les fixa dans l’ordre de la création et par son oeuvre de rédemption.
La ligne de démarcation entre le bien et le mal devient à peine visible.
Les mouvements féministes et les revendications des groupes d’homosexuels présentent le même objectif : la suppression de l’ordre naturel tel qu’il a été conçu et voulu par Dieu.
La préservation des droits de l’individu et la survie de la famille sont désormais menacés d’engloutissement par ce monstre froid d’uniformisation totalitaire qu’est l’Etat moderne.
Tout cela, de même que l’utopie marxiste d’une société sans classes, trouve son origine dans le but romantique d’effacer toute différence.
Les effets du romantisme écrivait l’auteur espagnol, José Ortega y Gasset (1883-1936), ont abouti à ce que, “ dans toute la vie contemporaine, l’on ressent une profonde et irritante injustice qui vient de cette présomption erronée affirmant l’existence d’une véritable égalité entre les hommes..”[17]
La thèse souvent réaffirmée, selon laquelle le romantisme aurait favorisé un individualisme intégral, ne saurait soutenir un examen tant soit peu attentif.
Il est incontestable que les fondements de l’anthropologie romantique se trouvent déjà chez Spinoza.
Ils sont donc panthéistes.
Le suicide romantique, acte sociologique choquant propre à ce mouvement, souvent évoqué comme thème central d’oeuvres littéraires répond à la nostalgie et au désir profond de se laisser absorber dans le Grand Tout, le Nirvana de l’être absolu.
Ceci explique aussi la fascination des Romantiques pour l’abîme menaçant décrit sous de si vives couleurs, et de manière si émouvante, dans le soi-disant roman gothique.
Prométhée est le rebelle suprême contre les dieux illustre encore l’aspiration de l’homme romantique à vouloir créer un monde meilleur que celui du domaine des dieux de l’Olympe.
Recourant aux pouvoirs illimités de l’imagination, l’homme romantique crée le monde merveilleux de la poésie et de l’art, bien plus réel et bien plus beau que le monde des sens.
Pour un temps, les romantiques se sont joints à l’espérance générale que la Révolution française parviendrait à instaurer en Europe un ordre nouveau.
Mais, cet espoir fut rapidement déçu.
Certains ont même envisagé de se rendre au-delà des mers, et d’y fonder quelque part sur le continent américain une république idéale.
C’est ce que tentèrent les poètes anglais, Coleridge et Southey, par leur projet avorté d’une pantesocratie (une communauté utopique) sur les rives du fleuves Susquehanna aux Etats Unis.
Mais tous ces rêves purement terrestres furent bien vite abandonnés pour laisser la place à un paradis infiniment plus enchanteur, celui du monde de l’imagination poétique.
Outre l’opposition entre le coeur et l’intelligence, les romantiques éprouvèrent une autre contradiction : celle entre deux mondes diamétralement différents, Le monde des sens et celui de l’imagination poétique.
Plus particulièrement en Allemagne il ressentait la réalité empirique comme une qui menaçait de réduire et de frustrer l’éternelle nostalgie du bonheur qui animait les Romantiques.
Ainsi que le jeune Goethe avait voulu le prouver en écrivant son Werther, au-dessus des maux et des vicissitudes de ce bas monde, le romantique érige le monde merveilleux de la poésie et de l’art.
L’imagination créatrice introduit l’homme dans un nouveau paradis et lui offre le nectar de toutes les joies et des plaisirs éternels.
C’est pourquoi dans la conception romantique du monde, l’art se trouve investi d’un rôle sotériologique : l’art nous sauve du monde.
Il n’est pas étonnant que Coleridge désigne le Romantisme comme constituant par dessus tout une foi poétique.
Les narcotiques et même le suicide peuvent faciliter une transition rapide vers le paradis romantique.
Ainsi lors d’une soirée paisible, après avoir joué des cantiques au piano et chanté des psaumes, l’auteur Heinrich von Kleist et son amie, Henriette Vogel, prirent la décision de se suicider.
Quelques jours plus tard, il tua à bout portant Henriette sur le rivage de la Wannsee et puis se suicida avec la même arme à feu.
Lorsque nous écoutons la 7ème Symphonie de Beethoven, dit J.P.Sartre, nous pouvons laisser ce monde derrière nous et pénétrer dans le domaine fascinant de l’imaginaire.
Mais en revenant au monde sensible on éprouve “ce dégoût frisant la nausée” qui caractérise la conscience de la réalité.[18]
La théorie de la forme signifiante de Clive Bell est à sa base parfaitement romantique.
Elle présuppose elle aussi comme but l’évasion de la réalité.
”Pour apprécier une oeuvre d’art, écrit-il, nous n’avons nul besoin d’y apporter quoi que ce soit de la vie ordinaire.”, car l’art nous transporte “dans un monde d’exaltation esthétique” où ”les émotions de la vie de tous les jours n’ont rien à faire. Car il s’agit d’un monde à part avec ses propres émotions “
Ce monde de l’art est si merveilleux, conclut Clive Bell, “que dans mes moments de vertige folie, je suis tenté de croire que l’art pourrait être le salut du monde.”[19]
“L’art de divertissement” qui, selon le philosophe anglais, R.G. Collingwood, est révélateur de cette culture superficielle qui est la nôtre aujourd’hui pourrait aussi sans peine être considérée comme une version populaire de l’évasion poétique préconisée par le romantisme.
L’absence d’une approche saine, franche et directe de la réalité si évidente dans notre culture et notre société contemporaine, est le résultat d’un courant de pensée très fortement marqué par l’impulsion romantique de se fabriquer des paradis artificiels.
Dans sa dérive loin de Dieu l’homme moderne a ainsi tourné le dos à la réalité.
Et dans cette fuite loin du monde créé par Dieu, l’Eglise chrétienne a fait un long bout de chemin en compagnie des romantiques.
Que Dieu nous accorde la grâce de revenir à la réalité.
David Estrada,
(Traduit de l’anglais par Carl-Ove BERGMAN)
David Estrada, qui étudia au Westminster Theological Seminary de Philadelphie sous Cornelius van Til, est professeur de philosophie esthétique à l’université de Barcelone.
Source : www.calvinisme.ch (Résister et construire)
Notes et références :
13 L’homme est tout imagination. Dieu est homme. Il existe en nous, et nous, en lui. L’imagination est le corps divin dans chaque homme. Notes à la Siris de Berkekey dans Poésie et Prose, 818. Même Schleiermacher adopte un point de vue similaire au sujet de l’imagination. Par imagination, écrit-il, je n’entends pas quelque chose qui serait subordonné et confus, mais je conçois celle-ci comme la faculté humaine la plus haute et la plus originale. Tout le reste, dans la conscience humaine, est seulement un reflet de l’imagination, et, par conséquent, en dépend. En ce sens, l’imagination est la libre génération des pensées. (Ref. sur la Religion p. 98).
14 On religion , p. 55.
15 Ibid., p.40.
16 Op cit. p.55.
17 “L’unité indifférenciée, chaotique, informe, sans structure achitecturale et sans discipline dans laquelle nous vivons depuis cent cinquante ans ne peut plus continuer.” La Deshumanizacion de l ‘Arte, Revista de Occidente, Madrid, 1970, p. 20.
18 Jean-Paul SARTRE : L’imaginaire, Gallimard, Paris, 1948.
19 Clive Bell, The Significant Form in : Introductory Readings in Aesthetics. John Hospers, Ed. The Free Press, Macmillan, New York 1969, pp. 91, 92, 95.






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