Le cri d'Asaph ou l'idée de Dieu
Par Ernest DHOMBRES (1867)
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II – Le panthéisme
(Suite)
« Quel autre ai-je au ciel? Je n'ai pris plaisir sur la terre qu'en Toi seul. » (Psaume 73.25)
Il est une autre conception de Dieu, qui tend à se substituer, dans quelques esprits, à la pure notion Biblique, c'est celle du panthéisme.
Le panthéisme ne relègue pas Dieu dans un lointain inaccessible, il ne l'exile pas de ce monde, il l'y fait descendre au contraire, et l'y fait si bien descendre qu'il l'y enferme et confond le monde avec lui.
Encouragé par la spéculation dont il semble le dernier terme et par ce besoin de l'unité qui travaille et fascine l'esprit humain, préconisé par les sciences naturelles impatientes de tout ce qui les dépasse et jalouses de trouver dans le monde lui-même, qui est le champ de leur expérience, son propre principe et sa propre fin, répondant d'ailleurs à un instinct confus de poésie et à une certaine sentimentalité religieuse, plus attrayant que le Déisme avec sa froideur et sa sécheresse, le Panthéisme est à l'ordre du jour, le Panthéisme est à la mode, et les jeunes générations en respirent de toutes parts le dangereux parfum.
Pour le Panthéisme, Dieu est tout et tout est Dieu, c'est le sens même de ce mot.
La création et le créateur, le fini et l'infini, l'esprit et la matière, le temps et l'éternité, vaines distinctions que tout cela !
Il n'y a qu'une substance unique, dont toutes choses, les corps, les âmes, un astre, une plante, une pierre, ne sont que les formes variées, les divers modes d'existence, le développement continu, l'évolution incessante et éternelle.
Cette substance unique, ce grand tout, cette vie universelle, c'est dieu !
Est-ce là le dieu qu'il faut à mon cœur ?
Et si le dieu du Déisme qui a conservé quelques lambeaux du véritable, ne peut me suffire, que sera-ce de l'informe divinité panthéiste qui n'a pas même gardé la distinction de la créature et du Créateur ?
Et d'abord ce dieu étrange peut-il m'aimer ?
Mais pour aimer, c'est-à-dire pour se donner, il faut se distinguer de l'objet qu'on aime, il faut se posséder d'abord et puis s'unir librement à un autre.
Or, le Dieu du panthéisme n'est pas un dieu personnel ; il ne se possède pas, il se cherche éternellement à travers la série des existences, il est lui-même chacune de ces existences, il est vous, il est moi.
Aimer lui est impossible puisque tout est lui.
Et moi, comment pourrai-je aimer cette divinité errante et dispersée dans tout l'univers ?
Comment m'appuierai-je sur Celui qui est partout et qui n'est nulle part, et dont je suis moi-même je ne sais quel fragment infime !
Je puis me figurer avoir le sentiment, la sensation, dirai-je, de ce dieu, comme on sent, dans la nature matérielle, je ne sais quelle influence de chaleur ou de vie : mais l'aimer et en être aimé, pure chimère !
Et les vrais panthéistes le savent bien, car ils prennent en pitié nos prétendus rapports avec un Dieu personnel et vivant.
Demanderai-je au dieu du Panthéisme de me sanctifier ?
Bien moins encore : le Panthéisme non seulement ne me donne pas la force d'accomplir le devoir, mais encore il sape le devoir par sa base.
Le devoir est une obligation, une obligation envers quelqu'un, envers un être distinct et supérieur, auteur de la loi et dictant ses ordres à la conscience humaine.
Mais cet être n'est pas, cette volonté souveraine autre que nos volontés individuelles n'existe point, la conscience n'est que la voix de l'homme se parlant à lui-même.
Il n'y a donc plus lieu à l'obéissance, non plus qu'à l'amour.
De quel droit d'ailleurs, le bien s'imposerait-il à moi plutôt que le mal ?
Ne sont-ils pas l'un et l'autre également naturels, également légitimes, également divins ?
Ne sont-ils pas à titre égal des formes et des manifestations de la vie ?
Le mal n'est tout au plus qu'un moindre bien et il a sa place dans le développement universel...
Qu'en dites-vous ?
Etonnez-vous après cela de la confusion morale qui tend à se répandre parmi nous, de cette suprême indifférence avec laquelle on considère tous les faits accomplis, du fatalisme de l'histoire, de la réhabilitation du vice si souvent tentée dans notre littérature, et de cet énervement de tant de consciences sur lesquelles le prophète pourrait prononcer encore cette terrible sentence :
Malheur à ceux qui appellent le bien mal, le mal bien, les ténèbres lumière, et la lumière ténèbres !
Que de telles aberrations se propagent...et essayez alors de mesurer pour nos générations la profondeur de la décadence !
Demanderai-je enfin au dieu du Panthéisme l'immortalité que mon cœur réclame ?
L'immortalité !
Mais il la nie pour l'individu en la réservant pour l'espèce !
Il nous déclare par la bouche d'un de ses représentants les plus raffinés, que nous sommes « des éclosions d'un jour à la surface d'un océan d'êtres, » et il nous compare à la vague qui s'élève et brille un instant, puis s'efface et rentre dans l'abîme.
Voudriez-vous mon ami(e), ma soeur ou mon frère, de cette immortalité dérisoire ?
En voudriez-vous pour vous-mêmes, en voudriez-vous pour ceux que vous aimez ?
Quoi ! vivre, persister, se retrouver soi-même au-delà des ombres du sépulcre, comme on se retrouve le matin après avoir traversé le repos de la nuit, n'est-ce pas le besoin impérissable de la créature humaine ?....
Permettez-nous d'évoquer ici un émouvant souvenir.
Nous fûmes une fois témoin des dernières péripéties d'un naufrage sur les côtes de Normandie.
Pendant toute la nuit, la mer avait grondé, dans sa sombre colère.
Au point du jour nous aperçûmes, dans le lointain, deux formes humaines, un père et son plus jeune fils, battus par les flots, à demi-morts de fatigue et de froid, sur la carène renversée d'un navire de pêche.
Ils furent sauvés sous nos yeux. Mais quatre cadavres étaient restés dans l'Océan...
Il nous semble voir encore une pauvre mère, une pauvre femme regardant au loin la mer, humide et vaste tombe d'un époux et d'un fils, et nous disant avec désolation : « Il roule ! Il roule ! » -- Et c'est là la consolation que vous voudriez m'offrir pour les bien-aimés que j'ai perdus ! Vous oseriez me dire, pour apaiser ma douleur, qu'ils sont rentrés et qu'ils roulent dans cet océan des êtres, qui plus avare et plus implacable que les abîmes de la mer, ne les rendra jamais !...O folie de l'homme ! O sagesse de Dieu ! O Dieu d'Asaph et de Jésus-Christ, Dieu de mes affections et de mes espérances, Dieu « des vivants et non des morts, » « quel autre ai-je au Ciel ? « Je n'ai pris plaisir sur la terre qu'en Toi seul ! »
« Je n'ai pris plaisir sur la terre qu'en Toi seul ! »
A nous maintenant, Chrétiens, de méditer cette dernière parole d'Asaph et de la placer sur nos consciences.
Quelle impression y produit-elle, mes chers frères ?...
Ah ! nous nous sentions triompher tout à l'heure en écartant ce fantôme de Dieu qu'une raison égarée nous présentait, et en glorifiant le seul vrai Dieu, le Dieu des Écritures.
Triomphons-nous encore maintenant ?
Trouvons-nous dans nos cœurs un écho à cette seconde moitié du cri d'Asaph, comme un écho à la première ?
Est-ce que nos pensées toutes pleines de Lui, est-ce que nos œuvres vouées à sa gloire, est-ce que notre volonté joyeusement confondue avec la sienne, est-ce que notre vie tout entière à Lui consacrée, nous permettent de dire : Je n'ai pris plaisir sur la terre qu'en Toi seul ?...
Que si pour échapper à la condamnation de nos consciences, ou pour l'atténuer du moins, nous cherchions au nom de je ne sais quelle sagesse, à discuter l'élan du psalmiste et à lui opposer je ne sais quelles objections, quelle en serait la valeur ?
Verrions-nous dans le cri d'Asaph une exagération ?
Une exagération !
Mais quoi, cette seconde parole n'est-elle pas le corollaire de la première ?
Si nous n'avons pas un autre Dieu au ciel que le Dieu de l'Evangile, aurons-nous sur la terre un autre trésor, un autre bonheur, un autre tout que Lui ?
Essayez d'enlever à l'amour que vous lui devez ce caractère suprême, absolu, vous n'y réussirez pas !
Essayez de placer sur les lèvres du racheté l'expression d'une moindre reconnaissance, vous n'y réussirez pas.
La langue religieuse s'y opposerait !
Devant le Dieu de l'Evangile, sainteté infinie, infinie charité, il n'y a pas de partage possible, il n'y a pas de réserves à faire, il n'y a pas de degrés, il n'y a pas de nuances !
A Celui qui nous a donné son Fils et toutes choses avec Lui, il faut tout donner, une divine logique l'exige.
Exagération !
Et pourrait-il jamais y en avoir dans l'amour d'une créature pour son Créateur, d'un pécheur perdu, pour le Dieu qui l'a sauvé ?
Exagération !
Ah ! ce n'est pas le péril dont les saints de tous les temps auraient eu la pensée de se garder !
Écoutez après Asaph, David : « O Dieu, tu es mon Dieu fort, je te cherche dès le point du jour. Mon âme a soif de toi et ma chair te souhaite dans cette terre déserte, altérée et sans air ! »
Ecoutez Moïse : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée !
Ecoutez Jésus-Christ : « Nul ne peut servir deux maîtres. Une seule chose est nécessaire. »
Écoutez saint Paul : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. »
Ah ! cette exagération, c'est la piété même !
Cette folie, « c'est notre service raisonnable ! »
Mais alors, direz-vous peut-être, c'est la condamnation de l'activité terrestre, c'est le mépris de tous les biens d'ici-bas, c'est la dépréciation, c'est la mutilation de la vie.
Erreur, erreur outrageante pour notre foi !
C'est précisément dans cette place souveraine faite à Dieu dans nos cœurs, c'est dans cette invasion totale des choses d'en haut au sein des choses d'ici-bas que réside le secret de la vie la plus riche, la plus profonde, la plus heureuse, de la vie la plus humaine parce qu'elle est la plus divine.








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